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PARIS 1928 partie 2

               En sortant de chez Jarraud Tenebræ nous proposa d'aller danser à La Coupole car Jean Vaissade y jouait au Dancing. "Qui est Jean Vaissade ?" demandais-je ~~ "C'est quelqu'un de bien tu verras. Et... ...Et tu as vraiment besoin de ça ??!?!!!" me dit Tenebræ en regardant  l'œillet bleu ciel  à ma boutonnière qu'une femme que je venais de croiser en sortant du vestiaire m'avait offert. "Bah oui :D je le garde !" dis-je en passant  mon écharpe  autour du cou de petite Fée Baby)💙(Lala qui juchée sur la pointe des pieds venait de m'embrasser et son petit nez me parut si glacé que j'eus peur qu'Elle ne prit froid dans son manteau blanc comme neige qui scintillait de mille feux sous les réverbères et la faisait ressembler à une Princesse Fée des mille et une nuits en plein Paris  : ce qu'Elle était. 
         
                 La Coupole était noire de monde et il fallut nous faufiler entre les tables, les gens et les serveurs pour nous diriger vers l'escalier menant au Dancing. Tenebræ s'arrêta un instant à une table pour dire quelques mots à une  personne - J'appris par petite Fée Baby)💙(Lala que c'était Lucie Badoul - puis Tenebræ vint nous rejoindre : "Je ne pouvais tout de même pas passer à coté d'une amie vraie, oui  d'une véritable amie sans lui dire quelques mots" 
           
              Le Dancing rempli à ras bord était tout enfumé, les gens tous debout et nous eûmes du mal à distinguer et comprendre la personne qui venait de prendre la parole sur la scène.

 

           "Mesdames, Messieurs, une empêchement de dernière minute ne nous permet pas d'accueillir Jean Vaissade  ici ce soir au Dancing... " gros brouhaha dans la salle, des sifflets, juste devant nous une femme toute ronde haute comme 3 pommes avec sur sa tête un petit chapeau mauve tout rond lui aussi   s'époumone en criant "Rem-bour-sez ! Rem-bour-sez !" puis elle se retourne vers moi en réajustant une de ses boucles d'oreille : "Vous vous rendez compte ?!?!... Moi je suis venue exprès de Saint-Maur rien que pour lui : J'ai vraiment pas d'chance ! Il joue si bien et il sait faire danser Oh la la ! Si vous saviez..."
           "... Aussi en remplacement... " continua le présentateur  "... Oui ! En remplacement nous avons le plaisir de vous annoncer en exclusivité pour vous tous maintenant : Gina  Gaufrette ! 
           Un type à coté de moi met ses mains en porte voix et hurle  "Gina ! Gina ! GINA ! GINAAAAA !" D'autres suivent et des applaudissements crépitent en rythmes et montent alors crescendo avec frénésie.
           "Qui c'est encore que celle-là ?!?!... " me dit Tenebræ d'une voix rendue douce par la mélancolie et la déception de ne pouvoir entendre Jean Vaissade et celle aussi de ne pouvoir  me  faire découvrir "en direct" le talent de cet accordéoniste car Elle savait bien que je portais toujours une attention aigüe à ses goûts et ses envies de me les faire partager. Et d'ailleurs les goûts de Tenebræ, même si ils ne rejoignaient pas parfois les miens, les éclairaient toujours  par un fabuleux  jeux de miroirs secrets tendus et passionnés.

  Toutes les lumières s'éteignent soudain. Un projecteur fait glisser la lune lumineuse de son faisceau le long des deux rideaux rouges comme si il cherche quelqu'un puis s'immobilise soudain. Les rideaux s'écartent .
                                                                                               
                                                                                                                                            Gina Gaufrette apparait alors  sur la scène :

 

           Pas très grande, un peu boulotte, vêtue d'une petite jupe noire toute droite descendant jusqu'aux mollets, d'un chandail vert olive léger et flottant dont l'encolure très évasée laisse voir une épaule, Gina Gaufrette porte un fichu rouge et blanc enserrant ses cheveux châtains clairs tout bouclés. Elle ne sourit pas et ses yeux clairs en amande semblent réfléchir en nous regardant avec attention. Derrière elle, un homme arrive avec un tabouret et une guitare vert pâle à pan coupé, suivi par une femme avec une clarinette basse et un bandonéon bleu comme l'été à Paris.
           "Bonsoir à vous toutes et tous ! ... Mais dites donc ! Vous n'allez pas laisser ma clarinettiste debout tout de même ?!?!" La voix de Gina Gaufrette est ovale, cotonneuse et rêche à la fois dans certaines fins de mots. Une femme monte sur la scène apporter une chaise et Gina s'exclame avec un sourire incrédule  : "Et alors les hommes ?? Oui ! C'est encore une femme qui sait faire ça !  C'est pas bien lourd une chaise pourtant !!!". Elle se tourne vers le guitariste, lui fait un petit signe du menton  puis regarde un instant son accompagnatrice  ajuster sa clarinette basse.
                      Je ne m'en aperçois pas tout de suite mais le silence de place en place envahit par plaques le Dancing tout entier. 
                    Gina Gaufrette nous regarde en disant :

                                                             "C'est bien beau Paris et encore plus beau puisque vous êtes tous là. Mais... vous savez...

                                                                                                                il y a le Brésil aussi... oui : Le Brésil...
             
                                                                                  Et dans un silence total Gina Gaufrette commence à chanter :

 

                                                "De ton amour mon cœur je me porte garant

                                                                                                                                                    nos deux vies nos blessures enlacées si souvent"

 

 

                  J'avais beau chercher dans ma mémoire, je crois bien que ni moi  jusqu'à cette nuit ni petite Fée Baby)💙(Lala et ni Tenebræ au cours de leur éternelle existence nous n'avions de notre vie entendu une voix pareille. Cette voix absolument sans émotion qui ne mettait en avant aucune syllabe des paroles, qui ne faisait pour ainsi dire que les "dire" et les transmettre comme si elle n'était que le fil conducteur électrique libre et fulgurant de ses chansons : cette voix envahissait physiquement les corps et les pensées , les faisait frissonner dans une terra incognita : nous étions soudain tous perdus et sauvés à la fois dans ce Dancing.

               

                   Je voulais écouter attentivement les paroles mais un type à coté de moi m'ayant vu fouiller dans une de mes poches à la recherche de mon petit calepin (dans lequel j'aimais inscrire très vite des impressions fugitives qui me semblaient importantes) crut que je cherchais mes cigarettes et m'en offrit une en me disant : "N'est-ce pas que Gina est prodigieuse !. Mais elle n'a pas toujours eu la vie belle. Elle a été longtemps malade et s'était retirée Dieu sait où, on la croyait morte et puis vous voyez : elle est là et c'est incroyable comme elle sait nous rendre heureux dès qu'elle chante. Et si elle veut bien nous offrir "Lisbonne" alors là moi je vous le dis tout net : je vais chialer..."
                   

                                                                                  "... et on se débrouille".  Gina Gaufrette chantait le dernier vers  de "Toi mon Brésil".

 

                      Il y eut un  silence de quelques secondes puis se fut l'ovation de nous tous dans la salle. Gina Gaufrette ne sembla pas émue mais ses mains baissées agitaient leurs doigts en cadence aux sons des applaudissements : Elle était vraiment heureuse je crois de partager notre joie.
                   

                       Pendant que le guitariste posait sa guitare et fouillait dans ses partitions, Gina Gaufrette continua : "... Vous savez, il y a toutes ces  chanteuses, ces chanteurs qui vous disent avec une gouaille qui se croit populaire :  "je suis de la Butte" ou encore "La rue Lepic, Ménilmontant c'est d'là que j'viens"... Eh bien moi pas du tout : ... .. . " Le guitariste interrompit soudain Gina Gaufrette : "Moi ! J'suis de la Butte !!!" - Elle se retourna : "Oui mais toi c'est pas pareil grand nigaud !!!"
                   

 Et Gina Gaufrette reprit : "...oui je disais donc que moi pas du tout : Je suis née Rue Poussin dans le XVI ème arrondissement. Ma maman, oui ma maman pas ma mère, était fleuriste et le jeudi quand j'étais toute petite, oui enfin, un peu plus petite quand même qu'aujourd'hui,  je restais avec elle au beau milieu des fleurs qui jouaient avec le soleil. 

 

Papa, lui, était tailleur de pierre, pas les grandes, les toutes petites, les précieuses qui ne le sont pas plus que les grandes taillées ou non d'ailleurs et qui, toutes grandes qu'elles sont, sont aussi belles parfois et nous sont bien utiles en tout cas. L' atelier de mon papa était situé dans une jolie petite cour de la Villa Flore et j'allais parfois avec maman le chercher les soirs d'été à son travail et nous remontions ensemble l'avenue Mozart pour rentrer chez nous. Mon papa connaissait tout le monde dans ce quartier, même des Princesses, et nous en croisions parfois et certaines restaient même parler de longs moments avec papa et maman, j'avais 7 ans alors et je les appelais les Fées !"

                 

                            Le regard de Gina Gaufrette croisa celui de petite Fée Baby)💙(Lala et se fixa sur la robe étincelante qu'Elle portait. "Mais il semblerait qu'il y ait ici ce soir aussi une Princesse !" dit Gina Gaufrette avec le sourire de son enfance. Et petite Fée Baby)💙(Lala de sa petite voix toute pointue toute rieuse dit à Gina Gaufrette : "Ha non ! Moi je ne suis pas une Princesse !  Je suis une Fée !" Et tout le public se mit à rire de ce qu'il croyait être une plaisanterie.

​                

Gina Gaufrette d'un geste d'éventail salua petite Fée Baby)💙(Lala  :  Ho... Alors... dans ce cas, pour vous et en souvenir de papa et de tant d'autres, papas ou pas, morts à la guerre je vais  chanter pour eux  aussi, une toute nouvelle chanson que je viens juste de terminer d'écrire et que je vais chanter ici pour la première fois :

                                                                                  la chanson simple de leur bonheur passé : "Le goût du jour" mais d'abord : il me faut un piano.

 

LE GOÛT DU JOUR   [ chantée cette nuit là par Gina Gaufrette  ]

 

À la St Glinglin
je me souviens de tout
tu sais, même de ton parfum
sur moi
Oui à la St Glinglin
on a compté jusqu’à rien
j’peux vous dire qu’ça fait beaucoup
on l’a fait...
très bien... ... ...

A la St Glinglin
des fantômes nous laissent
toutes les clés de leurs châteaux !
Enfin !
                                           Et on a essayé
                                           toutes les pièces une à une
                                            surtout celles où il fait froid
                                            Il parait...
                                            qu’on aime ça... .... ...

 

A la St Glinglin
notre vie sent le plâtre
l’Été nous voit s’envoler
accrochés
à des ombrelles en soie
qu’on avait, je crois, gagnées
en sortant de la Grande Roue 
d’une Fête ... 
                           ... ... ...  lointaine ... ... ...

 

A la St Glinglin
vous venez nous voir parfois
nous laisser des fleurs
à notre porte
                                                    On n’vous a rien demandé !
                                                    On aurait tant préféré
                                                     pouvoir encore savourer
                                                    Oui !...  le goût... 
                                                    ...du jour... ... ...

                           

                            Tenebræ vint alors me rejoindre : Elle passa son bras derrière moi, posa amoureusement sa main sur ma taille et son visage sur mon épaule. Je fermais les yeux un instant : tant et tant de visages différents de Tenebræ défilaient tels un manège ensorcelé devant mes paupières closes.

 

                                                    Quel visage avait-Elle en ce moment-même toute contre moi ???... Je rouvris les yeux pour le savoir

 

 

 

                                                                                                                                                                                    ( ... à suivre )

 

                                                                                                                                                                                                  .